intro

A propos du bureau du météorologiste...
qui n’est pas là.
Mais il fait si beau, c’est l’été,
dans l’air pur de la montagne glissent quelques cumulus,
et puis c’est l’heure de la sieste :
un bon motif d’absence.
Hélène qui m’a guidé jusqu’à son bureau, me signale en souriant qu’elle ne le voit guère, ce météorologiste, qu’il est “imprévisible”.



La porte est restée ouverte, elle donne sur une pièce de dimension modeste où se manifeste une activité récente.
Sur les murs, les étagères, partout, un encombrement d’appareils divers, variés, des cartes, des schémas. On y voit des nuages, des courbes, des relevés, toute une iconographie de météorologue. Au centre, sur un plan de travail, un écran diffuse une animation colorée qui ressemble vaguement à ce que l’on voit sur les bulletins télévisés.

(Je ne vais pas ici rentrer dans un descriptif forcément laborieux de tout cet appareillage, certains de mes lecteurs en ont eu des aperçus : je ne voudrais surtout pas les ennuyer).
Notons juste que l’ensemble, aménagé dans une esthétique typique d’APM, mêle le style manufrance bricolé à une tendance techno-numérique post-moderne.
Le tout bien rangé.
Un peu trop même.
On se croirait dans un centre d’art contemporain, alors qu’on est, selon les explications d’Hélène, dans les locaux recyclés de l’école de Lacoux, un village perdu dans les montagnes du Haut Bugey. Un endroit en effet idéal pour superviser les fluctuations météorologiques planétaires, parce qu’on a vite compris que, d’ici, sont censées se faire et se défaire toutes les prévisions.
Si.
On craint le pire.
Surtout que la modestie des moyens mis en œuvre pourrait éventuellement rendre l’entreprise crédible.
Passons.
Là n’est pas l’important.
Ce qui m’a plus intrigué c’est la présence de nuélithes. Casées dans un coin, réparties dans trois vitrines, elles reconstituent la collection presque complète de Rinaldi.
Que font-elles-là ?
Des faux bien sûr, mais plutôt biens faits.
Sauf une, qui par contre était un faux dans l’ensemble original, considérée depuis longtemps comme perdue, et qui semble ici authentique.
Voilà enfin quelque chose d’intéressant.
Un dossier “archives” posé sur la table pourrait me donner quelques explications : je cherche, je feuillette, passe, trouve : dans une pochette en plastique, un feuillet reproduit l’objet. Au-dessous est noté :
“ Faial, Açores, centre météorologique, bureau d’Albert”
Puis une note du Roman Invisible que je ne connaissais pas (inédite ?) et que je recopie ici :
“L’air était doux, la soirée bien avancée, le Tricastin blanc. Assis nonchalamment à son bureau, un verre dans la main gauche, il caressait de l’autre un nuélithe, le déplaçant avec précaution, très légèrement :
- Voilà, ce cailloux est le centre exact de l’anticyclone. Je le pousse un peu à gauche et les vendanges seront exceptionnelles, et ce vin, l’année prochaine encore plus fruité. Un peu à droite et ce mois de septembre sera tellement exécrable que vous vous remettrez au rhum.
Je m’approchais pour prendre ce nuélithe. Souriant, mais fermement, il arrêta mon geste :
- Surtout, n’en faites rien.”
(RI / note 133)
Bon.
Rien à dire, il s’agit bien du Roman Invisible.
Elle aurait donc atterrit là.

Je ne résiste pas et soulève la vitrine. L’attrape, la fait rouler dans ma main.
Au dos, en calligraphie compliquée : A1er.
Je la retourne encore. Elle m’échappe et en tombant vient briser la vitre d’une petite serre de pousses d’altocumulus.
Suit un courant d’air. Des portes claquent.
Hélène accourt, comprend vite.
“ Je m’en occupe”.
Je me lève, confus, pour prendre congé.
Elle me tend un parapluie.
”Si, si, prenez le”
Dehors, un éclair, du tonnerre.
À l’ouest le ciel s’obscurcit.
Partons.


Em
manuel KRAFT
Lacoux, juin 2005