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La Nuélithe
de Cordon
Nous sommes
dans les années 30, dans le Bugey. Le Bas, celui planté
du Mont Cordon, que contourne le Rhône avant de remonter sur Lyon.
Sur le flanc nord, une grotte, dite de la Bonne Femme, un
site préhistorique que fouille et refouille Tournier. Il cherche
là quelque chose de précis, autre que ces silex, grattoirs
et harpons en tout genre, tout ce matériel quil a déjà
accumulé et qui lui a permis de déduire le magdalénien
du lieu.
Il veut mieux.
Il a déjà trouvé dans quelques grottes alentour des
galets peints. Enfin des traces de couleurs sur des cailloux. Quand même,
prémonitoires. Bien sûr, on lui apporte ce quil cherche,
ou quon croit quil cherche : le réseau régional
quil a mis en place, informateurs et farfouilleurs, fonctionne efficacement.
Un peu trop même : on lui ramène pas mal de faux, comme ces
pierres gravées danimaux apparus bien plus tard que le magdalénien.
Il nest pas dupe, mais bon, lurgence nest pas dans le
tri, ni dans la refonte des mentalités paysannes du coin, quil
sait basées sur une économie du peu.
Alors les boîtes saccumulent, les tiroirs débordent.
Il ne dit évidemment pas précisément ce quil
cherche, reste vague, autant par lucide humilité (quand même,
une telle pierre, là, quelle vanité), que méthodologie
pragmatique qui lui permet lélimination quasi systématique
de tout ce quon lui rapporte. La non-description de sa quête
laisse court à limagination de ses fournisseurs, qui en ont,
certes, mais pas vraiment basée sur une haute connaissance de lart
pariétal. Et les infos sont encore rares à lépoque,
le peu diconographie en noir et blanc, et lart du faux nest
pas rien.
Alors le voilà devant des galets bleus, blanchis à la chaux,
noircis danthracite. Le réseau persiste à vouloir
lui refourguer du matériau dorigine locale : des galets ramassés
au bord du Rhône, des colorants végétaux, tout ce
qui pourrait faire laffaire.
Il sourit ou semporte, mais dédommage toujours son commissionnaire.
Chaque fois impatient, chaque fois déçu.
Parce que la pierre quil cherche, il la sait, ou la devine, venue
de loin, dailleurs, ayant suivie les longues pérégrinations
de nos Magdaléniens. Si elle était rare et précieuse,
elle a voyagé avec eux.
Alors il lui faut des ocres, rouges, des terres du Sud, des noirs denses
et mats.
Et une qualité de dessin inouïe, avec cette grâce si
particulière qui la subjugué quand Breuil lui a fait
découvrir pour la première fois lart pariétal.
Subjugué oui, cétait en Dordogne, imaginez pour comparaison
un Magdalénien découvrant un Raphaël dans sa grotte.
Il se souvient dêtre resté longtemps hébété,
et au fond de lui est resté quelque chose du trouble éprouvé
par cette première vision. Il a vu là une production humaine
dépasser lhumain, passer au-delà de la pure séduction,
dans des sphères surnaturelles. Dordre divin? Notre bonhomme
est curé.
Et alors ?.
Alors il continue daccumuler des éclats de silex, des bouts
dos de rennes percés, des etc quil trie vite fait et
range dans des boîtes, dans lespoir secret de trouver dans
tout ce bazar son caillou, sa Joconde.
Sa recherche se concentre sur cette fameuse grotte, fébrile et
désordonnée. La méthodologie de lépoque
est plutôt basée sur limpatience et la quête
de résultats immédiats. Moderne en somme. Bref, il la retourne
entièrement, à tel point que les spécialistes actuels
pensent quil suffirait de la renverser à nouveau pour en
retrouver toutes les strates initiales.
Trouve-t-il quelque chose ?
Lettre de lAbbé Breuil à lAbbé Tournier,
13 juillet 1937 :
Alors ?
Lettre de lAbbé Tournier à lAbbé Breuil,
30 juillet 1937 :
Rien.
Extraits dune correspondance dont on se gardera bien de déduire
quoi que ce soit : nos archéologues curés ne sont pas des
saints. Et leur morale est parfois raccord avec leur passion : terre-à-terre.
Doù jalousies, embrouilles, omissions, on est bien dans lhistoire
de lhumanité.
Mais paix à leur âme. Celle de Tournier sélève
en 38, laissant une sacrée histoire et une superbe collection entreposée
au Musée St Anthelme.
Inaboutie ? Pas sûr. On trouve à son chevet, sur un bout
de papier, mal écrit :
Il est là, ce foutu caillou !
Comment S.R. a-t-il vent de cette histoire ? Probablement par Gertrude
Stein qui séjourne pendant la guerre dans le Bugey et dont il a
vaguement fréquenté le salon parisien. Il y a rencontré
là Hemingway, se pourrait donc être une conversation de bistrot
(voir les allusions de Villa-Matas dans Paris ne meurt jamais).
Cette piste à lavantage de raccorder cette histoire au réseau
latino américain souvent sous-entendu dans toute appréciation
nuélithologique.
Et qui aurait pu lui suggérer par recoupement que ce foutu
cailloux soit une nuélithe.
Le voilà donc traînant lui aussi sur les bords du Rhône,
séjournant tout un été sur les traces des Magdaléniens
et de Tournier. Entre autres, car il est là aussi pour dautres
projets, encore plus mystérieux. Il farfouille sans doute dans
la Grotte, un peu, sans plus, en dilettante. Va surtout consulter à
Belley la collection de Tournier. Disparaît à la fin de lété.
Reste les notes habituelles du Roman Invisible qui correspondent à
cette période :
N°332
De la Bonne Femme. Quel attrait. Loin des Demoiselles. Enfin pour
un curé
N°333
Un désordre insensé
N°334
La voilà, elle était juste posée à lenvers.
Magnifique : nuée noire, ciel rouge, impeccable. Mon Dieu, quen
faire !
N°335
Elle mattendait à Mexico. Et puis tant de froid à
venir. Je menfuis.
S.R. sen va, loin. Sur place rien de nouveau jusquaux années
2000, quand la collection de Tournier déménage à
linstigation de A.J. (dont on reparlera) à Brégnier
- tiens, juste en face de la grotte -dans un Musée tout neuf, du
Haut-Rhône.
Trop neuf, une fuite deau, des réserves inondées.
Vite il faut tout sortir, éponger, faire sécher. Les conservatrices
saffairent. Dans lurgence une boîte tombe, roule un
galet.
Ah !
Et on dirait, oui, une nuélithe
Allons bon.
Au dos les références typiques de Tournier. Et une autre,
manuscrite : S.R., vu.
Vu par S.R., donc. Et qui a laissé là ce foutu caillou.
Sans rien dire : le silence est étonnant, autant la probité.
A cette époque la collection de Santo Rinaldi est officiellement
close, sauf que Die Sterry, dans son ouvrage Underground clouds
& stone in the sky (ed Liia, Londres 54) y avait rajouté
une nuélithe. Et ça lavait particulièrement
agacé, vexé (voir La collection Rinaldi EK,2002,
ed. APM). Sûr, il ne peut se vanter de sa dernière découverte.
Restent des interrogations :
Qui lattend à Mexico ? RT semble au courant, A.J. aussi dans
la confidence. (Voir documents joints).
Et puis toutes ces fuites deaux dans nos musées nationaux
en 2007. Rappelons que sont réapparues cette année, à
lautre bout de la France, sur lîle de Ré, deux
autres nuélithes dans un musée lui aussi inondé.
Et chaque fois à létonnement général
des conservatrices.
Etonnement étonnant.
Emmanuel KRAFT.
Belley, 2007
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