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biographie de Preto Roseira

Il est né à Lisbonne, en 1954.
De son enfance tout est vague et confus, et il en rajoute: il dit qu’il est orphelin, que se sont ces grands-parents qui l’ont élevé dans un village de Algarve, ou alors qu’il a vécu sa prime jeunesse à Paris chez une tante concierge, que son père est une victime syndicaliste de la dictature, ou qu’il est inconnu, sauf peut-être des registres du port maritime et de sa mère, employée dans une sardinerie de l’autre côté du Tage. Quoique parfois il se souvienne d’elle dans un grand parc d’Estoril jouant du violoncelle pendant qu’il tirait les ficelles d’un cerf-volant.

Bref il mélange tout, il romance selon l’interlocuteur, mais dans tout ça il a sûrement quelque chose de vrai, des bouts de souvenirs personnels ou empruntés à un entourage émigré portugais qui forme l’histoire cohérente d’une enfance ni extraordinaire, ni sordide ou particulièrement sereine: juste un peu âpre avec un goût de saudade, de morue et de citron.

Les années de lycée sont françaises, provinciales même, au gré des chantiers qu’effectuait son père (tient il n’est plus mort lui)(à préciser).

En 1974, il a 20 ans, c’est la révolution des œillets: il part étudier au Portugal, retour aux sources pratique pour qui veut fuir la province. Il bafouille alors 3 mots de portugais qu’il n’améliorera pas vu qu’il ne restera que trois mois à l’école des arts décoratifs où il s’était inscrit, plus préoccupé à gagner un peu d’argent dans la compagnie de théâtre qui l’a embauché en tant qu’ assistant-décors (ce qui consistait principalement à les porter) et qui l’emmènera très vite dans des tournées étrangères, le Portugal étant devenu subitement à la mode et objet des désirs de toute l'intelligentsia culturelle occidentale (les chinois et les japonais s’en foutaient, les autres n’avaient pas de fric). (Ici on peut réfléchir au répertoire de ce théâtre ambulant).

Donc une vie de tournées, dans les coulisses, un peu, mais surtout dans des entrepôts ou des ateliers de décors quand ils y en avaient (mais alors c’étaient aussi des entrepôts), à réparer les cintres, à les refaire, parce que trop grands ou trop petits, à les créer selon des humeurs de mise en scène. Là il apprend les techniques et entre autre à peindre au rouleau des toiles immenses posées à même le sol où ombres et lumières se font à grands coups de pinceaux-balais trempés dans des seaux, et si c’est pas le bon, tant pis, la pièce se joue dans deux jours et il faut que ça sèche. (là on peux lui trouver des maîtres, des chefs décorateurs connus (de lui-seul?)).

La pièce que la troupe jouait alors (laquelle? «la tempête» de William? ou on garde ce titre pour plus tard) avait pour fond de grands ciels, ça deviendra un peu malgré lui sa spécialité.

Pendant la représentation de la pièce il n’a pas grand chose à foutre, alors il traîne en ville et dans les musées où il fait chaud (ou frais) et s’intéresse bien sûr, déformation professionnelle, aux ciels de peintures. Il avale d’abord en vrac, puis note petit à petit, de musées en musées, les associations, les correspondances, non pas d’écoles ou d’époques, mais de manières, ou de façons de faire, ou d’utiliser telle couleur, de fausser les aplats, qui de ficelles en réel savoir faire rapprochent Vélasquez à Manet ( pas pour les ciels), tout en ne niant pas les intentions, célestes elles a priori, qui vont par exemple légères de Raphaël à Fragonnard, lourdes de Van Dick à Moreau, etc.. et là s‘ouvre le monde de tous les possibles à travers la peinture (c’est pour le moment hors sujet)(quoiqu’il faudra bien l’aborder).

Pour le coté road-moovie, on peut parler de longues ballades le long de docks de ports lointains, d’ aubes fatiguées sur des banlieues industrieuses de villes qu’il n’aborde pas vraiment, de nuages qui accompagnent les voyageurs dans les trains, de petits jours endormis sur des routes de campagnes tristes: là commencent ses premières notes ou esquisses prises sur le vif, comme on dit, parce qu’il ne l’était pas toujours, vif, comme on dit.

Sauf pour faire un enfant: il a 25 ans, c’est une fille (elle sera à l’expo), ce qui va le sédentariser. Un peu: il concilie maintenant une vie de décorateur de théâtre qui l’emmène épisodiquement loin par renommée (non , pas encore, plutôt par copinage), et une vie de peintre, que sa maison (où?) lui permet (l’atelier, du temps,un certain embourgeoisement). Il passe de l’un à l’autre avec aisance, apparemment dilettante dans chaque domaine, d’ailleurs il se présente comme peintre avec les gens du théâtre, et décorateur dans les vernissages, ce qui en énerve plus d’un, surtout dans le milieu pictural. A ce sujet il raconte que c’est juste un problème de format: grands tableaux et petits cintres. Pour qui souhaite un peu plus que le simple énoncé de ce paradoxe, il part dans des explications où se mêlent des problèmes d’échelles, de perspectives tordues, de la perception des deux infinis dans le spectre chromatique et de leur rapport au champ visuel, du possible réel dans le faux, et ça finit en général sur des exposés de fractales et du compliqué comme seule alternative plausible pour l’appréhension du monde. Voilà, et en gros. Claro?

Pause et précisions:
Le “compliqué” et le problème des fractales sont un vrai sujet. On reviendra sur les dernières pour la représentation des nuages. Quand au “compliqué”, s’il se réfère aussi aux précédentes, il renvoie surtout au théâtre et à sa mise en abîme, aussi à un certain désespoir fatalitaire face à l’éternelle mission impossible et naïve d’une perception du monde, même parcellaire, même si on se contente, tiens, des ciels, par exemple.

Autre chose, plus pratique: c’est avec le théâtre qu’il gagne du fric, c’est lui qui lui donne un statut social (il est intermittent du spectacle). La peinture reste une activité pas trop rémunératrice bien qu’il y consacre peut-être plus de temps. Il vend des tableaux de temps en temps, en général à un cercle de relations, dans des expositions confidentielles (et parfois sous de faux noms), mais cela ne le préoccupe pas vraiment. Le but est à long terme et se précise de lui-même.

Passer d’un métier à l’autre n’est pas une difficulté non plus (ce garçon est vraiment bien): l’un rebondit sur l’autre, d’autant plus que dans les deux il fait de plus en plus de ciels, alors...

En fait, s’il n’accompagne plus vraiment les compagnies, la simple installation des décors lui permet de voyager, de voir d’autre cieux (de fuir?: on aborde là un autre problème, la fuite, grave dans sa conscience et sa répétition)(et puis c’est quoi cette histoire de peindre toujours des ciels, ou plutôt des nuages parce-que faire un grand aplat bleu ça va une fois, et ils passent les nuages, ils s’en vont, là-bas, qui est toujours mieux qu’ici, enfin peut-être).

A propos du théâtre: il a vite compris que ce n’était pas qu’un principe de miroir où scène, coulisses et public se duperaient les uns les autres dans un jeu d’apparences et de réalités pour mieux signifier le monde (el teatro del mondo). Pas plus qu’un labyrinthe ésotérique pour se perdre dans un dédale de surreprésentations, ni d’une messe noire qui nous permettrait encore et encore d’aborder cet abîme immense, là, oui celui-là, celui de toujours (on n’a pas besoin du théâtre pour ça). Il s’en est fait petit à petit l’idée d’une machine dont les mécaniques les plus grossières ne sont pas les moins faciles à manier, monté et démonté au hasard d’un chaos particulier pour servir d’instrument rudimentaire, l’équivalent de la boussole au navire, à quelque chose de beaucoup plus vaste, d’un jeu qui se complique lui-même comme contre-poids d’un ennui fatalitaire et qu’il a, c’est vrai, du mal a définir. Mais pas plus que les physiciens en manque de théorie décrivant l’initial du monde: il s’en tire comme ça, et en général il est déjà tard et demain je commence de bonne heure. (Où alors, on insiste et ça part dans tous les sens, n’importe quoi, mais c’est justement ce dont on cause, le n’importe quoi et sa complexité, tu me suis, etc...)

Fin de la pause.

En 1994, Preto Roseira hérite d’une grand-tante qu’il n’a jamais connue, de quelques bouts de terrains dissiminés dans Alentejo, qu’il s’empresse de revendre, et d’une maison sur l’île de Faial aux Açores. Après quelques hésitations, il décide d’aller la voir tout de même, cette maison. En septembre il atterrit à Horta, via Sao Miguel: il y reste 6 mois.

(Parenthèse sur les Açores:
Rapidement: un archipel portugais de neuf îles perdues en plein milieu de l’Atlantique. Epicentre de toutes les dorsales tectoniques et de tous les vents: donc des volcans actifs et un anticyclone célèbre qui fait la pluie et le beau temps chez nous. Toute la météo de l’Europe s’organise là-bas: alors tout est plus vite et plus fort: les vents, les intempéries (mais pas les températures), les tempêtes, et le soleil à nouveau: d’où les ciels rapides et plus que changeants dans des lumières incroyables: tout ce qu’il fallait à P.R.

Des paysages de volcans: roche noire (partout), falaises de lave, cratères, lacs plus ou moins de souffre, pas de plages, récifs. Plûtot âpres donc, mais une végétation très verte, mi-européenne mi exotique. Une population d’origine portugaise, autrefois tournée vers la pêche à la baleine, maintenant paysanne, avec une longue tradition d’émmigration (vers l’Amérique).

Faial est une des îles le plus à l’ouest, disons 20 kms de diamètre, avec 1km récemment poussé avec la dernière éruption. Horta, le port principal, halte des voiliers, une activité périmée de câbles transatlantiques. On situe la maison de P.R. au dessus du bourg: en face, le Pico, qui donne son nom à l’île suivante, une sorte de Vésuve posée sur la mer, impressionnant: 2500m qui crachote. Pour plus de précisions, me demander.)

Séduit, P.R. s’installe et organise alors sa vie dans un va-et-vient entre Horta et l’Europe (enfin la banlieue parisienne principalement). La maison n’est pas immense mais suffisamment vaste pour accueillir famille ou amis (pas ensemble, chacun son tour). Il la réaménage en fonctions de ses impératifs picturaux tournés maintenant vers la mer et le ciel puisque ce dernier est devenu son unique thème. La terrasse qui donne sur la baie et face au volcan est devenu l’atelier: elle est abritée mais se prolonge loin dans la pièce à l’intérieur: il a déplacé en arrière les portes fenêtres, dernier refuge nécessaire et moderne, c’est la seule modification qu’il a vraiment faite pour adapter ses activités aux contingences météos. Le reste est tel quel: une maison portugaise, donc blanche, avec les coins de pierres noires, une grande pièce (l’atelier maintenant) et tout un tas d’autres pièces riquiqui et sombres, emboîtées plus ou moins n’importe comment entre des couloirs encore plus sombres et des escaliers qui ne servent à rien. La déco, on en parle pas.

L’atelier, ou la pièce principale: peint en blanc, plancher sombre, une grande baie avec un rideau rouge. Un divan, un fauteuil de cuir, une bibliothèque. Au fond un immense évier de zinc et une robinetterie compliquée. Des plantes, un bureau; des tables hautes envahies de dessins et de matériel de peinture. Un tapis. Deux chevalets lourds et robustes montés sur roulettes et retenus côte à côte l’un à l’autre pour ne porter qu’une seule et même toile.

Parce qu’en fait R.T. ne peint qu’une seule toile.
Il ne peint pas des ciels mais le ciel.
Le ciel d’en face, avec tous ses nuages qui passent dessus dessous, devant derrière le sommet du volcan.
Et comme il change constamment, sa toile aussi.
Il peint à l’huile. Vite.
Avec des brosses larges.
Sa toile n’est pas immense non plus: d’un seul geste il peut (presque) la traverser entièrement.

Il peint maigre (sans huile, juste la pâte et plus ou moins d’essence) dans une palette qu’il a eu le temps de réduire à sa stricte nécessité: un jaune de Naples, un bleu de Prusse fournit à Londres, un rouge du Brésil...(bref un jeu de couleurs aux noms géographiques).

De temps en temps il s’arrête sur un détail plus précis, un bout de nuage dont il décrit toutes les échancrures, l’effilochement de lumière et d’ombre, tout en sachant que plus il détaille, plus il est loin de la réalité, qu’il n’arrivera jamais à saisir la goutte d’eau en haut à droite, et puis d’ailleurs elle n’y est plus, et d’un regard, en allant de la toile au ciel réel, il constate que tout a changé, mais il ne se trouble plus de cela, c’est la règle du jeu. Alors il revient aux grandes masses dans de larges coups de pinceaux.

Sa toile n’accumule pas pour autant couches sur couches, quand le ciel se fait pur autour du volcan il efface tout d’un chiffon trempé de térébenthine. Il appelle ça des “coups de vent” qui laissent sur sa toile des “ciels de traîne”, comme celui là, là bas, qui balaie à l’ouest la dernière averse en découvrant l’horizon et la mer, qu’on ne voyait plus, noyée (sic) qu’elle était dans la pluie juste avant que n’apparaisse à l’est l’arc-en-ciel (et son double, plus haut, aux couleurs inversées) qui plonge dans la baie, ou plus exactement sur les toits trempés qui longent le quai. Mais ça, il ne le peint pas, il ne peint que les ciels.
Bon, bref et etc.
On passe.

Aussi sur ses expériences de ciels de nuit, quand par exemple il avait installé un caisson de lumière derrière sa toile enduite de goudron et n’avait rien trouvé de mieux que de la percer par endroit pour retrouver l’éclat pointilleux des étoiles, en se posant des tas de questions sur le comment de l’aléatoire des trous qui devait rendre le chaos céleste. Le tout fonctionnait pas trop mal, bien qu’il pensait qu’il fallait faire clignoter alternativement les néons du caisson pour rendre une illusion de scintillement des étoiles.
La toile était crevée.

Lui aussi, il alla se coucher.

“- Alors vous ne peignez que des ciels ?
- ben oui, comme vous voyez”.

C’est pas vrai. Il dit ça par exemple au reporter de la télévision lisboète. Une fois le reportage diffusé (dans la rubrique “culture” à la fin des actualités), il a eu “plein de contacts”, entre autre celui de cette galerie d’art contemporain que sa démarche conceptuelle minimaliste systématique et éphémère intéressait. Sauf que le support était une toile, et là non, vraiment. On lui envoya un vidéaste qui installa une caméra devant sa peinture avec un mécanisme qui la déclenchait à intervalle régulier pendant quelques images seulement. L’expérience devait durer un mois, et le film projeté devait reproduire un ciel qui se défait et se refait en accéléré, plus vrai que le vrai qu’on devait voir sur les bords en un ultime trompe l’œil. Il se débrouilla, en bricolant la minuterie, pour être en permanence entre caméra et toile, ce qui donna comme résultat la vision d’une ombre-pantin un peu floue qui n’arrête pas d’agiter les bras. Le droit surtout. Il renvoya comme prévu matériel et cassette en précisant bien qu’il tenait à garder le titre: “Ciel!”. Le film circule encore dans des festivals de vidéos expérimentales ou dans quelques musées classés “art contemporain”. (Il faudrait le faire ce film, “pour de vrai”, c’est pas trop compliqué).

C’est faux: comment peindre toute sa vie des ciels? C’est du théâtre. Il peint d’autres choses, ou il écrit, ou peu importe. D’ailleurs il laisse des indices, dans les titres, dans le nom d’une couleur, dans le choix des personnes à qui il donne parfois une toile. On sait qu’il existe des échanges de correspondances, des enregistrements, des formes bizarres dans ses nuages, des traces d’avions, une géographie implicite et une logique probable dans le trop d’esquisses préparatoires soit disant nécessaires. C’est peu, mais laisse deviner à qui fait bien attention une toute autre histoire.

On la laisse pour le moment, on fait comme si, on n’en parle pas, comme on ne parle pas de cette embrouille de faux qu’il aurait réussi à introduire dans des collections de musées connus.
D’abord il n’y en a que trois, des petits, dans des petits musées.

“- Il s’appelle vraiment Preto
- non, c’est un pseudonyme.”.

Emmanuel Kraft / 98