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les nuélithes (photos)

Une énigme


La collection Rinald
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La collection Rinaldi.

“...et ce caillou, dans ma poche droite, faisait l’exact contrepoids des billes qui se trouvaient dans l’autre. Personne ne m’avait vu l’y placer, je sortis donc du bureau du professeur avec un nuage caché sous mon mouchoir. Quelle affaire !...” ( note 85 du Roman invisible).

Voilà comment commence la collection de Rinaldi, par une embrouille, évidemment. Le professeur c’est R.Thomassin, ami et voisin de la famille de R.. A l’époque sa carrière est plus qu’avancée, et il dirige ses propres travaux depuis Milan, ne pouvant guère se déplacer. Ce qui situe l’épisode dans les années d’avant-guerre, et permet, pour une fois, une concordance des temps avec l’age probable de Rinaldi : environ dix ans.

Ce n’est pas le nuélithe n° I, le premier de la collection, puisqu’il disparaît, subtilisé par une de ses cousine. Elle le lui rendra quelques années plus tard en le remettant discrètement dans sa poche. Mais ce n’était pas le même, enfin d’après lui : “qu’il fut différent ne m’étonna guère, Hélène avait un net penchant à vouloir prouver sans cesse l’impermanence des choses. Elle s’appliquait à cela avec grâce et opiniâtreté.” (RI, note 87)
On en connaît d’autre.

A l’opposé, le dernier nuélithe de la collection apparait après la rencontre avec Die Steriy, soit probablement en 1955. Ajouté par avance dans une première nomenclature que D.S. cite en annexe de son ouvrage “Underground-clouds & stones in the sky” sous une forme certes bien hermétique. La page concernée ne comporte qu’une liste de chiffres romains allants d’I à XXII, le dernier chiffre entre parenthèses, et sous un titre laconique de “col R., unclosed”.
Comprenne qui pourra.
Mais R. a bien compris.
Il a bien compris que sa collection qu’il pensait aboutie ne l’est plus. Il la pensait close non par épuisement du sujet ou par une quelconque survalorisation, il n’est pas dupe, mais par la certitude d’un aboutissement inéductable où la perception de l’ennui rejoint une nécessité cyclique de fonctionnement destructif. Ajoutons à cela la conviction profonde qu’il faille un inachèvement presque systématique comme moteur créatif, et on comprend que là, stop.

Donc quand il rend la collection publique, en 56, elle comporte un nouveau nuélithe, numéroté XXII. De ces deux épisodes antagonistes dans le temps, du larcin d’un pickpocket amateur à l’affaire post-romantique, il faut déduire que R. numérote simplement ses pièces dans l’ordre de leur acquisition. Ce qui laisse quand même une trame dans l’historique de la collection.

Et on s’en tiendra là, à moins de se perdre dans les méandres de dates et d’histoires où R., mélangeant volontairement réel et fiction dans la démarche qui lui est si particulière, entraîne systématiquement qui voudrait le suivre.
(pour convaincre définitivement de la vanité d’une quelconque restitution de l’histoire des acquisitions, prenons le deuxième de la liste, le nuélhite n° II, appelé aussi “Le nuage d’or”.

Il est répertorié dans un inventaire de 1931 du Musée Bonnat de Bayonne, dans une section archéologie. En 1984 on trouve toujours un “Nuage d’or”, mais dans la section peinture, sous-titré “Etude”, attribué à Bonnat lui-même. Une esquisse, plutôt réussie, raccrochée lors d’une réhabilitation du Musée, mais visiblement pas du Maître. Le conservateur retire le tableau, enquête. Ses soupçons se reportent sur un stagiaire vacataire vacancier qui aurait pu opérer la substitution au mois d’août 78. Un certain P.R., à l’époque étudiant aux Beaux-arts, devenu par la suite décorateur de théâtre, reconnu pour la qualité de ses peintures de ciels, qui effectivement se vante auprès d’amis d’ ”être accroché dans des musées”.

Sauf que ça ne colle pas avec les dates puisque la collection est terminée en 55. Mais P.R. habite aux Açores, d’où on devine des accointances. Il n’a probablement rien substitué, juste remis en place l’état des lieux originel. Puisque qu’au départ, figure bien dans le catalogue raisonné de Bonnat un “Nuage d’or”, une huile décrite nulle part, mais faisant partie officiellement de la donation du peintre et ce, sans doute et déjà, en place du nuélithe trouvé par Annat, soi-disant faisant partie de sa propre donation qu’il lègue au même Musée. Ajoutons que Bonnat et Annat se connaissaient bien, ami commun du Prince Albert Ier dont on sait les pérégrinations açoriennes.
Etc.
Et on en est qu’au nuélithe n°II)
Ne suivons donc rien, et juste signalons quelques pistes pour qui voudrait démêler l’imbroglio de la constitution de la collection.

En vrac, bien sûr :
- La piste historique : Simoni avait déjà constitué une collection, il retrouve, rachète, échange... et constate que Mangström et Annat en on fait plus ou moins autant, ce qui n’est sans doute pas pour rien dans la brusque dégradation de leurs rapports. Collections a priori disparues, certainement pas pour tout le monde.

- La piste scientifique : qui découle de la précédente. Et qui réunit tous les spécialistes en tout genre qui ont étudié les nuélithes, et les ont donc vus, manipulés. Les plus crédibles sont cités ici, restent tous les autres à rechercher dans les archives des revues scientifiques. Bon courage.

- La piste des Açores, un peu diplomatique, un peu mondaine : en 1911 Albert installe sa base scientifique sur l’île de Faial, juste en face du volcan de l’île voisine, et balade sa goélette dans l’archipel. D’où des études un peu vagues et un flot de correspondances tant locales qu’internationales via les câbles transatlantiques qui passent là : le nœud d’un réseau avant la lettre, au centre d’un triangle Buenos Aires-Boston-Lisbonne. Soares prend la direction du centre météorologique qu’est devenu le bâtiment du Prince quand l’anticyclone et la guerre font de l’archipel un endroit stratégique. Rinaldi y séjournera, y créera le personnage de R.T. à son image, l’utilisera comme leurre.

- La piste littéraire et entre autres les notes du Roman Invisible, à prendre avec précautions. Exemples :
-note 88 “oblongue cette fois, mais j’avais déjà quinze ans et moins d’innocence, et une fois dans ma poche, je rougis.“
-ou la note 214 :“Prouvant par là qu’elle avait bien compris qu’en semant un cailloux, on en récoltait d’autres”.

Et “elle”, c’est Die Sterie, qui a bien compris que les nuélithes ne représentent rien en eux-mêmes, qu’ils sont justes des intermédiaires, des messagers. Et s’ils voyagent, ce n’est pas pour rien, ils sont le relais de conversations à distance dans un réseau intemporel. Reste à savoir à quoi se rapportent les histoires qu’ils transmettent, et c’est pour cela qu’elle rajoute à la liste supposée terminée de la collection de R. un autre nuélhite : pour voir. Et c’est effectivement la bonne méthode pour faire ressurgir les pierres : celle qu’a plus ou moins consciemment utilisée Balouzet et Etaix, celle que Rinaldi a exploitée à fond. En fait un nuélithe ne se cherche pas, il s’invente. Il faut juste trouver la bonne façon de réactiver un scénario momentanément suspendu pour que les pierres se remettent à circuler. Et un nuélithe ne vaut que parce qu’il circule, ce qui suppose une constante instabilité du réseau.

Après ce que sont les histoires, ça en est une autre.
Rappelons enfin qu’en 1960, la collection de Rinaldi est à nouveau entièrement dispersée.
Les nuages s’accumulent.
Et passent.

Emmanuel Kraft