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Définition
Introduction
les nuélithes (photos)
Une
énigme ...
La collection Rinaldi
Planche (tous)
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Une énigme
archéologique.
Lintérêt que suscitent à
nouveau les nuélithes ne vient pas sûrement pas de la médiatisation
de la Collection Rinaldi dont on sait la confidentialité soigneusement
entretenue. Il vient surtout de leur valeur dexemple, en tant quobjet
de recherche, pour une démarche qui consiste à confronter
différentes disciplines. Et si cette démarche sest
en loccurrence souvent résumée à de vaines
polémiques, cest sans doute quil y manquait un champ
danalyse. On verra lequel.
Ce qui suit ne sera donc quune historique succincte de différents
travaux parus dans des ouvrages ou publications scientifiques abordant
le sujet des cailloux de pluie. Abrégé non exhaustif,
évocations avec des partis pris, et le tout en rapport avec la
collection puisquelle sert ici dillustration. Il y aura donc
des manques, des omissions, connues ou involontaires : alors bien sûr
les auteurs seront vexés, les amateurs frustrés et les spécialistes
hausseront les épaules.
Tans pis.
Et commençons, par une banalité : lorigine des nuélithes
remonte... à la nuit des temps. Quoiquil fît sans doute
jour lorsquun homme a laissé une trace avec un caillou dur
sur un autre qui létait moins. Ce dernier, un galet poli
trouvé au bord du fleuve, est rond et tient bien dans la main,
facilitant ainsi le travail de la pierre-outil qui dessine quoi ? Un nuage.
Nul ne sait lintention du premier artiste, mais voilà une
histoire qui passe de génération en génération,
sautant les civilisations, pour arriver jusquà nous en gardant
intact son mystère premier.
Les nuélithes les plus anciens et attestés comme tels sont
découverts par Marciani sur le site dAl Sidi Boulia en1879.
En argile rouge (pourtant rare à cet endroit), simplement gravés,
quelquefois rehaussés de chaux blanche comme celui présent
dans la collection. Marciani les répertorie dans linventaire
sous la rubrique à classer ultérieurement et
il ny fera pas allusion dans son rapport à lAcadémie.
Seul son assistant note dans un courrier : il faudrait se pencher
sur ces nuvalithes, ils présentent sans doute quelque
intérêt.... La pièce
n° I de la collection est certainement lun dentre-eux,
sachant que lassistant en question nest autre que R.Thomassin,
ami et voisin de la famille Rinaldi (voir larticle sur la constitution
de la collection elle-même).
Si on se réfère aux objets alentour, ces nuélithes
remonteraient à la fin du néolithique. Simolni les regroupe
avec dautres, découverts dans des sites pourtant fort éloignés,
tels Aboudicasir ou Esséphase, dans un ensemble quil nomme
les nuélithes rouges et qui constitueraient, daprès
lui, lun des premiers échange monétique.
Dautres en doute. Pas mal même, vu la quantité darticles
publiés en réponses à cette proposition.
Passons.
Et allons à Bet-Hajdim, où, en 1884, B.Annat fouille. Dans
lamas dobjets hétéroclites quil dégage
des coffres en bois des marais de lancien lit du Kabrol, il remarque
immédiatement le nuélithe n°
II (ou le Nuage dor). Il le remarque parce quil
brille : de lor ! Pas beaucoup, mais quand même, ça
tranche dans la vase marronnasse qui recouvre tout. Etonné, B.A.
nettoie rapidement lobjet de sa manche, le contemple un instant,
et, revenant à sa préoccupation initiale et aux questions
de ses aides, le met machinalement dans sa poche. Et loublie. Cest
ainsi quil explique sa non-notation au catalogue du Département
antiquité de Sirlan et sa présence dans sa collection personnelle
quil lègue plus tard au Musée de Bayonne.
De lor donc, sur du grès vert, dans la tourbe mésopotamienne
de ce quil fut sans doute quun village lacustre de quelques
rondins de bois agencés tant bien que mal : on est en 2500 ans
avant J.C., et de leau à profusion ici, mais pas de minerai,
de céramique un peu, de grès vert rien. Que fait cet objet
ici ?
En 1889, B.A se rend à Vienne, il a rendez-vous avec Luigi Simolni,
alors professeur à lAcadémie impériale et collectionneur
reconnu dantiquités étrusques. Lui aussi possède
un nuélithe (n° III), un galet de
schiste trouvé dans la vallée du Pô, à Viccello
exactement. Il est peint dun bleu azzuli, typique étrusque,
mais avec un tracé grec (soufflé dun vent homérique
aurait dit Goethe à son propos). La technique dailleurs,
ressemble fort à des procédés attiques, ce qui ne
surprend en rien : on sait linfluence grecque sur lart étrusque.
Non, ce qui frappe B.A. cest son unicité, et il note dans
son journal : ..., si au moins il nétait pas seul !
Ah si ! Un jumeau parait-il, et mésopotamien. A voir...
Il le verra, plus tard.
En
attendant, en 92, Simolni le prie de le rejoindre à lexposition
universelle de Londres. Les voilà tous deux penchés sur
une vitrine du Pavillon Danois, dans une aile consacrée aux récentes
trouvailles dun certain Ferguson Magoleïn. Soit des bouts de
bois vaguement assemblés suggérant la forme dune immense
barque et dans les vitrines, des armes rouillées, des pièces,
un peu de vaisselle, de rares bijoux. Bref, ce quil reste de ce
qui semble avoir été un port viking, au fond dun fjord
de la région actuelle du Sjæland. Bien sûr, A. et S.
se moquent un peu de tout ça, ce qui les intéresse cest
le galet où est gravé un nuage (n°
IV).
Magoleïn, quils interrogent, avoue son incompétence
à une quelconque interprétation de ce quil a dailleurs
pris pour un essai raté dun artisan faïencer, atterrit
là... un dieu viking seul le sait. Et seule lapplication,
même maladroite, de bronze lavait empêché déliminer
ce caillou du matériel retrouvé.
Scientifiquement donc, on na guère progressé, sauf
que se constitue là un début de réseau, et quau
dictionnaire va sajouter un nouveau mot : nuvelithe.
La traduction de leur collaboration dans les 15 ans qui suivit cette première
réunion est une suite déchanges épistolaires,
de bouts darticles, de notes diverses, le tout jamais vraiment condensé
dans un ensemble cohérent : chacun continue en priorité
ses propres travaux, leur attention reste dilettante face aux nuélithes.
Et seffiloche, se disperse, raccord en cela au sujet lui-même.
Le bruit viendra de la marge, et le système nuageux
quils ont activé samplifiera selon une météo
plutôt littéraire.
Ils se contentent, surtout au début, dactiver le réseau
: cest la collecte dinfos venues de toutes part via archéologues,
universités, musées, revues scientifiques ou non, fouilleurs
et farfouilleurs, et selon des connexions internationales donc vite exponentielles.
Si on fait le tri du tout venant ou du nimporte quoi qui leur revient,
et si on sen tient strictement aux nuélithes, on est frappé
par le parallèle évident qui seffectue avec les choix
et les sélections opérés par Rinaldi, qui lui, du
faire la synthèse dans le brouillard que laissèrent ses
aînés.
En suivant donc sa propre numérotation, sans doute tout simplement
lordre de ses acquisitions (et on se désespère vite
de toute autre chronologie), on trouve ensuite :
Le
nuélithe n° V dit La Nueve del Año, sans doute pour
ce quelle est censée évoquer : les saisons. On lavait
signalé à Simolni. comme faisant partie du fond archéologique
de Mexico, classé dans la section consacrée aux sites mayas
dissidents situés au Yucatan et partiellement reconnus, section
elle-même sous divisée... etc. Autant dire que le nuélhite
était à nouveau enfoui.
Pourtant le conservateur en chef se fit apporter lobjet en quelques
minutes, à la stupéfaction de B.A.. Lexamen rapide
quil consigna dans ses notes lui fait douter dune origine
maya quelconque (fichtre, de la neige au Yucatan !), ce dont
convint facilement son interlocuteur mais qui ne remettait rien en questions,
au contraire : les nuélithes étaient décidément
en constant décalage dans lespace-temps.
Le conservateur orienta B.A. sur des pistes indiennes plus au Nord. Il
sy perdit vite, et dautres à sa suite, mais qui insistèrent,
eux. Ils remontèrent, via les formules magiques des danses de pluies,
jusquaux pierres polies de la région de Baffin, en plein
territoire Inuit. Et effectivement, tiens, cher collègue, ça
ressemble, il faudrait quand même vérifier. Mais quand Annat,
profitant dun voyage, se propose de le faire, la pièce N-15-847/
section 8/YUC du fond archéologique de Mexico est introuvable.
Le nuélhite n° VI, de céramique
blanche, dorigine perse, peut-être scitique, selon les aléas
géopolitiques compliqués de la haute vallée du haut
Trebra, et découvert là par lexpédition du
suisse Bonnefond, en 1889.
Aux polémiques sur la méthodologie des fouilles, sajoute
la surprise dun tel graphisme linéocurvée dans une
région où lécriture est encore cunéiforme.
Pourtant on retrouve de tels motifs à la même époque
sur des sceaux babyloniens, et lécole des scribes de Talet-osut
en fera un modèle dornementation maintes fois repris, entre
autres pour les arabesques décoratives du poème dIsounât
El Jotah.
Magoleïn, qui nappréciait guère Bonnefond et
plutôt spécialiste des cultures nordiques, la eu entre
les mains par lintermédiaire dun correspondant genevois,
mais il ne transmet pas linformation à ses deux collègues,
sans doute incrédule quant a son authenticité (note du 16/8/04
: pfft !).
Il faudra attendre les travaux de Willes, en 56, qui démontrent,
à force de carbone et de chimie, linéductable origine
du nuélithe.
Willes authentifiera aussi le fameux Nuage
noir (n° VII), bien que bleu. Daprès les histoires
copiées et recopiées entre le Xe et XVe siècle, il
aurait été transmis à Vercingétorix durant
la bataille de Gergovie. Sûr, un mauvais présage, mais confirmé
bien plus tard.
En fait lanecdote, sûrement fausse, résume assez bien
léternelle ambiguïté collée à toute
interprétation dun nuélithe : talisman, porte-bonheur
ou porte-malheur, chargé de quoi, pour qui, par qui ? Et pourquoi
un nuage bleu dans un ciel sombre : linversion des couleurs dit
tout et son contraire (voir en cela lexcellente étude de
H.Didelote et, entre autres, dans les chapitre IV et V, le parallélisme
avec les Vierges Noires (Dijon-1948 / ed. Arquillère épuisé)).
Dorigine controversée (la facture est plutôt gallo-romaine),
elle aurait transité par le trésor les Carolingiens via
St Denis, puis dans des cryptes templières et des caves jansénistes.
Elle réapparaît dans un coffre du Vatican, révélée
à Pie XI qui sen débarrasse, vite. Elle atterrit dans
une vente de Solthberys dans un lot dobjets hétéroclites
de la vente Burgsbolow à Londres, en 34, authentifiée par
son verso où figure linscription bizarre (voir figure 1)
dont le sens sest perdu dans les marais entourant Alésia.
Beaucoup dinterprétations, toutes insatisfaisantes.
Dailleurs Desormeaux, qui lanalyse dans les labos du Muséum
à titre amical, la renvoie à Rinaldi avec juste un mot :
tiens, te rends ton maudit caillou : pure alchimie ! Incompréhensible
ce bleu ! Jette-le dans le lac et compte les ricochets.
RI répond : 7, mais dans la piscine. Nouveau courrier
de Desormeaux : Bon, renvoie-le moi.
Depuis on attend.
Et en attendant revenons au XVIIe et dans les cours dEurope où
il est de bon ton de posséder un nuélithe. Objet dune
mode élitiste, avec ce quil faut de superstition raffinée,
cest très chic de feindre den posséder les secrets
et surtout den posséder un, quon dévoile plus
que rarement pour en entretenir la légende. Alors bien sûr,
dans ce bazar d apparences, on va vite trouver dauthentiques
faux.
Le nuélithe (n° VIII) aurait été
vu à la cour de Vienne, vraisemblablement fabriqué à
Venise vers 1650 dans un des ateliers du Canal Colpoti (Ansenat propose
même la maison Ginaldisso pour les particularités de sa mauvaise
cuisson). On lui attribue, vu sa forme oblongue, des utilités inavouées
mais non démenties par les différentes archi-duchesses propriétaires.
Il finit néanmoins dans un couvent carmélite de Padoue,
du moins selon lexplication de lantiquaire Viennois qui laurait
vendu à Rinaldi.
Ce qui est sûr cest quil a peu voyagé, sans doute
est-ce là un gage de non-conformité.
El Nuequeva, ou le nuage qui vient (n°
IX) : Hernando de Valsonido y de Turdino qui le premier pénétra
dans lAlhambra désertée en 1492, le trouva posé
bien en évidence dans la salle des audiences, côté
ouest de la Cour des Lions, et laissée vide par le dernier des
Califes. La pierre était visiblement destinée au nouveau
propriétaire et fut donc rapportée à la cour qui
en fit son sujet favori de dissertation.
Velázquez peint le nuélithe dans une vanité commanditée
par le percepteur de lInfante, devant un astrolabe arabe et retenant
ouvert un parchemin quune plume chargée dencre laisse
supposé inachevé (Monastère de Pedralbes Barcelone,
(nallez pas voir, on ne lit pas ce qui est écrit sur le parchemin)).
LInfante le cède, à qui ? On perd sa trace. Il réapparaît
chez un diamantaire hollandais qui assiste à une conférence
de Masson, un élève dAnnat qui cause de cailloux...
Peu importe. Le nuélithe lui-même est une dolérite
argileuse, recouverte dune céramique à base de coquillage
broyé, et peinte avec un mélange de sétaline fumée
et de laque dorée (Chine). Cuite selon une méthode dite
à froid, particulièrement utilisée en
Syrie au XIe. Bref, on retrouve le circuit Omeyade, confirmé par
le motif repris dans un manuel de géographie laissé à
Palerme, en 1157, par un géographe de Cordoue, Idrisi.
Cet ouvrage, Annat en consulte une copie de copie du XIVe dans une bibliothèque
de Palerme. Il est là pour tout autre chose, mais ne peut manquer
dy remarquer de si typiques arabesques. Il sen confie dailleurs
à S. et M. Toujours, devant mes yeux plane un nuage, à
croire quun peu de mes pensées, sévaporant,
ainsi le créent.
A quoi Simolni répond : Puisque vous êtes à
Palerme, passez via Roma, en face dune place agrémentée
de deux palmiers, levez la tête pour voir la brume de vos pensées...
En face des deux palmiers, une bâtisse baroque fraîchement
restaurée. Sur le fronton central, au milieu de coquillages dorés,
une pierre, petite, mais bien visible avec ses couleurs vives, impeccable
: le nuélithe n° X.
Le bâtiment est le siège de lUpime, une compagnie maritime,
et la pierre au centre dune histoire compliquée de naufrage
et de cargaison échouée, mais récupérée,
doù son statut demblème.
Annat ninsiste pas. Michalet, si, quinze ans plus tard, quand au
début de sa carrière il sintéresse aux archives
de lUpime. Il avouera sêtre fourvoyé dans une
entreprise trop vaste, et sêtre perdu dans les entrelacs de
portulans superposés et de récits de capitaines soudoyés.
Au dernier chapitre de son Ultimo Upime il évoque quand
même le nuélithe, pour en dire pas grand-chose. En gros :
la pierre elle-même a été commanditée par la
compagnie à un artisan trois rue plus loin. Facture à lappui.
Pour le naufrage cest plus tordu, il en déduit quand même
le lieu : une baie dHispaniola, en face de lactuel Port-au-Prince.
Port-au-Prince, où en août1892, Simolni déambule le
temps dune une escale technique à son retour dun périple
Pérou-Bolivie-Equateur. Mais il est fâché, ses projets
navancent pas, enlisés dans les problèmes géopolitiques
de la région. Alors il traîne sa mauvaise humeur et ses insomnies
dans les ruelles du port. Le lendemain il lui reste, outre un sévère
mal de crâne, le souvenir moite dune étrange négociation
nocturne avec un docker qui lui donna, plus quil lui vendit, le
caillou à plumes cramoisies quil tient dans la main, là,
avec la bouche entrouverte et pâteuse. (n°
XI)
Si dans ses différentes versions du récit varient les doses
de rhum, Simolni devient plus lucide pour étayer ses conclusions
sur lorigine précolombienne du nuélithe. Lobjet
devait initialement être entièrement recouvert de plumes,
selon des rites Incas, avant dêtre visiblement brûlé
et délavé (un naufrage ?).
Thimonier, puis Viallon sacharneront sur lénigme. Le
premier trouvera dans les récits de Busco Domingo (Valladolid,
1554) la description dune mata-cùleta, ou pierre
qui vole, métaphore pour le moine du nuage, habit solaire.
Le second le relie à une légende dArequipa, doù
il serait parti pour être embarqué sur un bateau génois
qui finalement coule au large dHispaniola.
Tout ça est bien trop raccord avec lhistoire du précédent
nuélhite, et Simolni commence à se sentir manipulé.
Dans le même genre, et trois ans plus tard, Annat. reçoit
la photo du nuélithe (n° XII) :
un chromo noir et blanc rehaussé de couleurs, accompagné
dune note dun certain Capitaine Mac Thivel, en poste à
Canberra, qui dit : Les aborigènes nomment ce caillou le
Tilixochan, quon pourrait traduire par nuage de plume.
Ils semblent lui accorder une grande importance si on en juge aux réticences
que nous avons eues pour lobtenir. Réticences telles que
mon entourage me presse de men débarrasser, et lattaché
à lAcadémie Royale pense quil pourrait vous
intéresser. A votre disposition, donc.
B.A. ne répond pas, mais reçoit quand même lobjet
via une valise diplomatique, sans autres commentaires. La pierre est dans
un très bon état : un galet de schiste rouge badigeonné
dune chaux blanche, des touches de pinceaux pointillistes.
Il en fait une copie et renvoie loriginal.
Mangström, lui, pense être à labri de ce genre
dhistoire. En 1897, il est à Thinvellir en Islande, un haut-lieu
post-viking et dégage de la lave quelques pas grands choses, surtout
rien de bien chatoyant, comme dhabitude. Sauf dun coffre grossier,
le nuélithe n° XIII, impeccable.
Mangström, qui préfère laustère, enquête
quand même par conscience professionnelle. Pas la peine, bien sûr,
de suivre les pistes septentrionales, il pense à des connexions
irlandaises, logiques ici. A son retour par Dublin, il refourgue le problème
au Chanoine Déal, un érudit des questions celtes.
Ce dernier lui remet un mois plus tard son rapport, une liste en fait
: Dublin, Autun, Alésia, Siam, Genève, Padoue, Venise, Dibrovnick,
Dibios, Byzance, Ninive, Persépolis. Il précise enfin que
les points blancs ne sont pas dorigine, la Perse du Ve siècle,
mais beaucoup plus récents, et nordiques.
Mangström, en recopiant la liste pour ses collègues, ajoute
: et je vous avoue que je men fiche pas mal de ce caillou,
qui le veut ?
Simolni répond : Cher collègue, gardez-le et
B.A. désolé, plus de place !.
Voilà,
on est en 1899 et le trio de base en a visiblement marre (et on ne relate
pas ici les sollicitations et autres propositions qui saccumulent
sur leurs bureaux respectifs).
Leur collaboration sachève là dun tacite accord
(Si on voulait énerver B.A., il suffisait de lever la tête
et de commenter le ciel(Granville), Dans le département
de Simolni, le sujet tabou cétait les nubalithes(Corogni),
Il avait chargé un de ses assistants du tri préalable
de tout le matériel découvert, afin den ôter
tout ce qui pouvait ressembler à un galet (Maïlï).
Mais rien à faire, la légende continue et dautres
prennent le relais : ainsi parait dans le Bulletin de lAcadémie
du Caire daoût 1902 un article relatant les récentes
fouilles de Simon Sarrejeanne au Facicum dAlexandrie. Cest
surtout une longue liste du matériel découvert qui finit
par un laconique : enfin, signalons pour information, une pierre
peinte, genre nuélithe (n° XIV).
Cest vrai que dans lensemble énuméré,
remarquable par son homogénéité, la présence
de ce caillou blanc avec ce tracé flou dencre noire semble
complètement incongrue.
Et agace Sarrejeanne qui aurait préféré ne pas le
trouver. Comme tous ses confrères de lépoque, il est
soucieux de sérieux et de crédibilité, mais les nuélithes
sont maintenant un sujet dironie dans le milieu archéologique.
Balouzet sen moque : il vient dune autre discipline, et pour
lui ces pierres qui apparaissent là où on ne les attend
pas sont juste un sujet dapplication ludique pour ses recherches
sur les migrations aléatoires. Il va envisager le problème
dune manière complètement différente, en dégageant
les objets de leur contexte archéologique et en nen retenant
que leur strict relevé géographique et temporel. Se penchant
sur les cartes du monde, il construit une topographie compliquée
reliée à une base calendaire.
Une sorte de cosmographie doù il va déduire statistiquement
lorigine probable du nuélithe dAlexandrie. Résultat
: la Mongolie orientale.
Résultat qui laisse tout le monde indifférent, même
si les travaux de Balouzet commencent à sappliquer à
de multiples domaines. Le sujet des nuélithes est passé
de mode, apparemment. Mais quand lIllustration publie en 1934 un
reportage sur la décoration du costvar de Olan Bator, en Mongolie,
aujourdhui recyclé en une annexe administrative, plusieurs
reconnaissent sur la photo en contre-plongée dun bureau le
nuélithe dAlexandrie, posé bien en évidence
sur quelques papiers épars. Un jumeau, de toute évidence,
décrit par le reporter comme un presse-papier mandchou.
Mais voilà bien trop dévidences, doù
encore des haussements dépaules et des sourires convenus,
auxquels se rajoute le mutisme de Balouzet, soi-disant en voyage en Amérique
Latine.
Reste un doute, et la communauté archéologique ne peut nier
une certaine gêne : elle a peut-être raté quelque chose.
En plus Balouzet a introduit une notion encore confuse : la possibilité
que les nuélithes fonctionnent par paire et circulent selon des
circuits convenus. Simolni, interrogé, va jusquà se
fendre dun intéressant, certes.
Dautant quarrivent de Buenos Aires de nouvelles perturbations
: Oflang, dans un de ses célèbres cours où il avait
grand soin de la mise en scène, disserte sur le thème du
jour, latmosphère et les périnigrations du hasard,
où il est a priori question de mécanique des fluides. Par
goût du paradoxe, et pour épater ses étudiants, il
a posé devant lui un galet peint. Le nuélithe
n° XV.
Ce quen retransmettent ses auditeurs est pour le moins alambiqué
et contradictoire, mais tous admettent quOflang a voulu leur démontrer
linéductable présence de la pierre à ce moment
précis dans lamphithéâtre, et son fatal cheminement
depuis le XVe perse où il fut façonné. La démonstration
est ardue, absconse, mais sûrement belle, au vue de la fascination
exercée.
Fascination due au personnage, auquel toute une génération
de chercheurs se réfère, mais la pierre ny était
sans doute pas pour rien. La légende veut que le professeur la
montrait habituellement avec pour seul commentaire la récitation
dun poème dIsounât.
Voilà qui relance lattrait pour les nuélithes. Même
si ils ne servent souvent que de simples supports démonstratifs,
on ne les aborde plus dun strict point de vue archéologique
: ainsi danciennes découvertes, volontairement étouffées
pour la suspicion scientifique quelles entraînaient, vont
pouvoir ressurgir, intactes des partis pris antérieurs.
Et Etaix va même soccuper exactement de ça : comment
faire remonter danciennes informations. En tant quingénieur
en transmission, il est chargé en 1938 dune vague expertise
intitulée possibilités danalyses syntaxiques
sur un réseau télégraphique intercontinental.
A traduire par : comment organiser les écoutes téléphoniques,
une préoccupation de climat davant-guerre.
De Boston le voilà à Faial, une île des Açores,
point jugé stratégique pour cette mission, parce que nud
dun maillage de câbles transatlantiques sous-marins. Etaix
y traîne son ennui et cherche comment détourner son travail
dans une problématique plus passionnante. Où il séjourne,
à part assister au débarquement des baleiniers, il ny
a pas grand-chose à voir, sauf le centre météorologique,
une grande bâtisse construite par Albert 1er de Monaco, quon
visite et revisite, et les trois bars du port, quon visite et revisite
aussi.
Dans un de ces derniers lieux, il rencontre Soares, le directeur du premier,
qui lui en fera faire une visite guidée (ou le contraire). Etaix
voit là sa première nuélithe (n°
XVI), dans lancien bureau du Prince resté intact. Pas
comme la pierre, certes dorée, mais bien abîmée et
dont seuls quelques traits noirs font de la forme qui les surmonte lapparence
dun nuage.
Daprès le commentaire de Soares,
Albert laurait lui-même exilée ici, layant acquise
à Lisbonne en échange de services princiers, donc secrets.
Lobjet aurait été trouvé par hasard lors de
restauration de la citadelle du Cabo Santo Vicente (Algavre), là
où séchafaudèrent tous les rêves manuélins
dexpéditions maritimes. Le directeur précise encore
quon en retrouve le dessin en marge dun portulan portugais
du XVIe représentant la Baie de Rio, aussi sur un relevé
de la côte de la Province de Cosavo (Macao aujourdhui). Doù
lidée quon pourrait retrouver la trace du nuélhite
le long des cheminements coloniaux portugais. Sans occulter le déplacement
initial, terrestre lui, et qui la fait buté au bout de la
péninsule Ibérique.
Etaix voit là un excellent exemple dapplication pour lanalyse
des répercussions de données télétransmises
dans un réseau planétaire (on dirait aujourdhui pour
tester un moteur de recherche). Il lance donc des Açores et en
direction de Lisbonne, via le câble sous-marin bien sûr, trois
messages à trois jours dintervalle à trois destinataires
mûrement choisis, et qui disent plus ou moins trois fois la même
chose, du genre : Faial-11/38. Dans lanticyclone, perdu de
vue le nuage de Vincent, où le vent la-t-il poussé?.
Et il attend.
Pas longtemps.
On passe sur les ennuis que lui valent son initiative : un tel message,
ambigu à souhait, est forcément codé à cette
époque. On ne parlera pas de laugmentation du trafic maritime
au large du Cap de Saint Vincent, ni de lagitation soudaine dans
les bars du port, envahis de clients qui parlent peu mais posent de nombreuses
questions. Le FBI rapatrie précipitamment Etaix qui a juste le
temps de confier discrètement le vrac des réponses à
ses messages à Soares. Celui-ci aura toute la durée de la
guerre, dans ce lieu stratégique mais protégé, pour
décortiquer ce méli-mélo de missives en tout genre.
Evidemment il a vite fait déliminer les vrais messages météorologiques.
Plus compliqués sont les messages codés, ou pseudo-codés,
mais le trop de surréalisme de leur rédaction les font vite
repérer. Reste le reste : reprenant les théories dOflang,
il va les appliquer à sa manière et tout dabord soumettre
lensemble à une grille de lecture où interviennent
les critères définis par Balouzet, mais aussi et surtout
une variable selon lorigine géographique des messages. Ce
qui va donner une sélection finale de neuf messages, quil
réduira à trois auxquels il va répondre (en moins
alambiqué).
Des nouvelles réponses, il appliquera le même système,
et ceci trois fois (il serait trop laborieux dentrer dans ici dans
des explications sur le modèle mathématique élaboré
par S., mais il ne faudrait pas négliger pour autant cet aspect
de létude des nuélithes comme la fait si bien
remarquer B.Duperray dans son ouvrage how much for a cloud
voir réf.).
Ainsi, en 46, il pense avoir localiser très précisément
trois nouvelles nuélithes et il confie à R.T. le soin daller
vérifier sur place lexactitude de ses suppositions.
R.T. : on entre avec lui en pleine littérature et il est difficile
de démêler fiction et réalité, mais essayons
de simplifier et résumons pour ne pas trop et encore nous éloigner
de notre sujet : cest un habitué des Açores, connaissance
commune de Soares et de Rinaldi. Ce dernier le fait intervenir dans son
principal ouvrage " Le roman invisible ". Il y est décrit
comme un voyageur dilettante, suivant le gré dimprobables
rendez-vous autant manqués que cosmopolites, selon des histoires
entremêlées et pas mal épistolaires.
Bien sûr, pour beaucoup, R.T. est un personnage de fiction et nest
autre que Rinaldi lui-même. Dautant plus quon sait maintenant
que cest Rinaldi qui a rédigé certaines réponses
à Soares, et quil était évident quil
devait apparaître à un moment ou un autre, étant le
collecteur final de tous les nuélithes décrits ici.
Peu importe, R.T. donc, ou Rinaldi comme on voudra, va effectivement retrouver
les trois pierres :
Le Nuélithe Bleu (n° XVII), quavait
localisé S. dans la banlieue de dIstanbul : une céramique
lusitano-persique du XVe siècle, ce qui recoupe des pistes évoquées
par Balouzet, surtout que R.T. la retrouvera finalement à Montevideo.
Elle aurait été dans le Palais dOkapi sujet dintrigues
courtisanes entourant le sérail, puis cachée dans le quartier
européen de la ville, puis
etc. Le contour extérieur
laisse apparaître une fine trace de ce qui a pu servir de monture,
en faisant ainsi le seul nuélithe visiblement objet de parure.
Le nuélithe (n° XVIII), en laque
rouge, encre noire et marouflage dor. Qui était bien à
Macao, mais dorigine antérieure au comptoir portugais, puisque
datant de la deuxième dynastie des Han, ce qui renverse la logique
du parcours initial. Appelé aussi le Osu-dlaô, lorage
rouge, en raison de sa couleur et de son monogramme qui signifierait Téghao,
nom dun volcan du Hohantong, souvent associé à un
dieu tellurique qui laurait engendré dans une colère
de lave. Ce nest pas le seul nuélithe qui soit mis en rapport
avec un volcan et Martinon va jusquà affirmer que cest
là une constante. Son argumentation est bien fumeuse parfois, mais
pas complètement à rejeter. On verra plus loin que les pierres
elles-mêmes, en tant que support, sont effectivement, et comme cest
le cas ici, souvent dorigine volcanique.
Le nuélithe (n° XIX) le plus sujet
à controverse, puisque largement admis comme étant un faux.
On passera donc vite, sa présence dans la collection sexpliquerait
par le fait que Rinaldi lui-même en soit le commanditaire. Rappelons
son message envoyé en 1943 aux Açores et depuis authentifié
: le nuage va, sallongeant complaisamment dans lerrance
dune danse étrange, nébuleuse mais fracassante. Et
napolitaine. Ce qui veut tout et rien dire, mais rentrait dans les
critères de Soares.
Et puis, en quoi serait-il faux? Il nest pas le seul commandité,
il est unique, il est juste du XXe siècle, et comme les autres
ne dit rien de son pourquoi. Il est vrai donc, à moins quil
ne soit la reproduction dun autre. Dautres aurait
dit Rinaldi, pour ne rien compliquer.
Bon.
Ici, le récit patine : considérer le précédent
comme vrai, cest admettre que les nuélithes puissent être
contemporains, et ceci leur ôte une grande partie de leur mystère
supposé. Et cest sans doute ce que voulait Rinaldi : en banalisant
le sujet, il lépuise, létouffe. Il veut mettre
un point, ou du moins une virgule dans cette histoire, essayer den
maîtriser le cours.
Mais en 54, parait aux éditions Liia à Londres Underground-clouds
& stones in the sky, tiré à 100 exemplaires et
signé Die Stery. Un pavé qui recense absolument tout ce
qui se sait ou a été publié sur les nuélithes
: une autre tentative dépuisement en somme.
Mais parallèle : lauteur expédie vite la liste-description
des nuélithes recensés alors (quoiquil y ait là
aussi des surprises). Ce qui lintéresse cest ce qui
tourne autour, et cest vrai quil y a de quoi faire dans lenchevêtrement
des histoires superposées croisées emmêlées
imbriquées. Ne pouvant sappuyer sur une quelconque linéarité
historique, elle laisse le récit sorganiser comme il vient,
dans une logique improvisée, dans un aléatoire purement
subjectif. Au gré du vent comme elle dit, et cest
peut-être lapproche qui convenait au sujet, puisquil
sagit finalement de perturbations.
Ce qui surprend cest lincroyable documentation et comment
elle a pu accumuler autant dinformations. Et dans les moindres détails,
sans omettre le genre anecdotique (les micros-panaches dune
activité expansive), ce qui ne manquera pas de provoquer
quelques orages entre certains spécialistes.
Sûr, une belle perturbation.
Alors que jusquici les études abordaient le problème
par le côté dur, la pierre, la science, Die Sterry saccapare
le côté aérien, le léger, le nuage.
Ainsi dans le chapitre les foudres célestes
où elle parle du nuélithe cramoisi appartenant
à Rinaldi (n° XX) : un galet certes
peint, visiblement brûlé, trouvé dans la sacristie
dun monastère jésuite de la région du Parana.
Elle cite dabord le poème indien ornant les murs du lieu,
traduit au XVIe en espagnol, et qui pourrait donner aujourdhui,
en ne se préoccupant que du sens, quelque chose comme : La
pierre noire du levant / roule dans le ciel / roule dans la terre / dans
la terre rouge / rouge comme le ciel bleu / ... à lancien
éclair, je me brûlais les doigts.
Ce qui roule cest la métaphore, et il faut chercher loin
pour en déduire que cest le Vésuve qui a soufflé
là un bout de pouzzolane noire et encore chaude. Quant à
ce quil reste de peinture, difficile dy reconnaître
un nuage. Et pourtant quest-ce qui roule dans le ciel ? Pragmatique,
elle dit bien que si la terre est rouge, cest de la latérite
locale. Mais conclut que celui qui se brûle les doigts, cest
celui qui ny croit pas.
Daccord.
Plus loin dans louvrage, elle digresse sur les destins voyageurs
des pierres et soutient quelles se déplacent selon une météorologie
précise et des variations saisonnières prévisibles.
Les vents les emportent, dit-elle, ébouriffant au passage
les tenants dune géographie structuraliste, qui, cest
vrai, navait pas débouché sur grand chose. Et
les rapportent.
En plus.
Elle prend lexemple dun nuélhite connu (encore à
Rinaldi, le n° XXI), une céramique
tricolore minoenne du VIe avant J-C, de facture si classique quil
naurait rien de particulier sil navait été
trouvé dans des faïces, en contrebas du château de Ventadour,
en Ardèche méridionale. Un château fort du moyen âge
: on pense aux croisades, ou à Compostelle, alors vite de grands
traits bien droits vont relier sur les cartes Aubenas à Héraklion.
Trop vite pense Die Sterry, il aurait fallu tenir compte du vent. Et de
soutenir que sil ny avait pas de Mistral, les vents douest
dominants ont forcément dévié notre caillou et voilà
pourquoi il faut en ramener lorigine à une île des
Cyclades. A tant de latitude et de longitude. Si exactement quon
devrait retrouver là un autre nuélhite, son pendant en quelque
sorte, ou plus exactement son contrepoids.
Ou mieux encore sa réponse, puisquelle envisage la problématique
des nuélithes sous une forme de conversation ininterrompue, un
éternel dialogue à distance, compliqué, oui, parce
que par définition en constante instabilité.
Et elle rajoute donc le n°XXII à
la liste de la collection Rinaldi citée en annexe.
Malgré la confidentialité du tirage et une diffusion soigneusement
parcimonieuse (encore), Rinaldi a eu vent du bouquin, la lu avec
attention, vu le rajout dans ses acquisitions. D.S a tapé juste
en déplaçant la possible finalité des nuélithes
sur un plan qui ne concerne en fait que ceux qui les manipulent. Les nuélhites
sont un leurre, et en suspend encore, surtout en sous-entendant toute
une mécanique de mise en abîme où les intentions redoublent
la réalité. Rinaldi est presque vexé : il se sent
dévoilé. Manipulé, presque, dautant quil
a vérifié, le nuélithe cramoisi sintercale
exactement dans un pavement de galets, à lentrée de
la Villa des Mystères

Relater leur rencontre reviendrait à écrire un roman, un
jeu de cache-cache planétaire et pseudo littéraire. Disons
juste que si le n° XXII fait partie de la collection finale, cest
quelle a bien eu lieu. Un nuélhite en grès cévenol
du XIIe, trouvé sur la pente qui dévale jusquà
la mer, en dessous de ce qui reste du petit théâtre grec
de Psylacopi, sur lîle de Milo.
Là où fut retrouvée une statue célèbre.
Qui la posé là ?

Emmanuel Kraft
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