les P.A.

 

A propos des perspectives aériennes

"...de la fenêtre de l'atelier le regard se porte inévitablement sur le château d'eau, planté juste en face, au bout du champ, dans un lieu justement appelé "Le Crêt". On doute de la nécessité technique et hydraulique d'une architecture si sophistiqué pour un réservoir déjà situé au point culminant du village et de ses alentours. On en retiendra le bel effet esthétique et la sans doute obligée qualité de marquage : c'est ici, là, pas ailleurs. Le point de vue y est bien sûr superbe : à l'est et plus haut, au-delà du nant d'Enfer, les versants âpres des montagnes noires dans le contre jour. Au nord et à l'ouest, les forêts d'épicéas et de fayards. Le sud domine le réseau de vallées qui vont s'engouffrer dans l'immense faille découvrant, les jours de beau temps, la chaîne des Alpes. Les jours de beau temps seulement, sinon on domine une mer de brouillard..."

Je coupe là (à l'évocation du brouillard, je voudrais éviter qu'on ironise encore sur le coté éternellement brumeux de mes propos) la description que m'envoie Preto Roseira de son nouvel atelier d'où sortent les 24 toiles constituant cette exposition.

Une exposition "en ligne" intitulée "Les perspectives aériennes" accrochée dans un musée virtuel et qu'il me faut (on a insisté) introduire, voire commenter. Je crois que l'on compte surtout sur mon ignorance des subtilités informatiques et aéronautiques, et entre autres du vocabulaire qui s'y rattache, pour éviter une profusion de renvois plus ou moins abscons que pourrait engendrer l'histoire d'une expo de lignes mises en réseau sur un site surmonté d'un château d'eau dans un musée virtuel et/ou son contraire. Et c'est vrai, si l'on rajoute à cela mon incompétence sur le sujet pictural, je semble être le critique idéal. Je m'en tiendrai donc aux faits, et uniquement aux faits.

Alors de quoi s'agit-il ?
24 toiles, 1 m. sur 1 m., d'huile et de toile. Soit. Sur chaque toile un ciel (on le savait d'avance avec P.R.) avec une trace (au moins) d'avion. Un titre à chaque fois, une liaison entre deux villes, par exemple Tabarka-Bruxelles.
C'est tout.

C'est tout ce que P.R. voulait initialement montrer, donner, avec son habitude de tout poser comme ça, là, en vrac, et puis débrouillez-vous. Un peu sec quand même, surtout pour moi qui me doit d'introduire tout cela.

Au sujet des images je ne dirai rien : j'ai déjà dit mon incompétence dans le domaine des arts plastiques, restons en là (et il vaut mieux, je crois. Quoique: ça me parait un peu, comment dire, un peu...)

Restent les titres.
Le général, “les perspectives aériennes”, renvoie sûrement au projet du collectif APM où il est question d'un traité de peinture, ou d'un guide touristique, ou d'un manuel de tissage (voir "les lignes de fuites", les "les ombres portées", ou "les impressions passagères"). C'est un projet pas très clair, on en reparlera plus tard.

Pour les autres, les titres des tableaux, il m'a fallu prendre un atlas, une règle, un crayon. Ai relié d'un trait les villes, les plus connues au moins, celles indiquées sur les planisphères. Il est vite apparu que toutes ces destinations se croisaient en un point unique, quelque part entre Lyon et Genève. Etre plus précis devenait fastidieux, entre les différences d'échelles et le gras du crayon, mais je savais l'atelier de P.R. installé par là.

Ce qu'il confirme : toutes ces lignes aériennes passeraient au-dessus du château d'eau cité plus haut (on voudrait en savoir plus sur le réseau hydraulique, sans doute aussi (+ ?) passionnant...), d'où le graphe pseudo technique (et d'influence reconnaissable) finalement introduit dans cette expo qui, j'en ai peur, n'apporte qu'un peu plus de confusion (des brumes où certains se retrouveront (je me sens manipulé)).

Bon, (j'écris "bon", ce qui me rappelle...mais il ne faut pas que je me disperse, en rester aux faits, et dans ce cas-là dire :)

bon (qui ne dévoile aucun jugement de valeur, juste l'acceptation d'un constat et c'est beaucoup déjà),

bon (le troisième est définitif), si l'on s'en tient aux destinations elles-mêmes : que P.R. nous replace Faial, Estoril ou Budapest n'a rien d'étonnant. St Jean, j'ai cherché, pleins entre sur la ligne Açores-Le Château d'Eau, St Jean de-ci, de-là. Après, Timgad, Longyearbyen, New-York : j'entrevois, Rabat, Helsinki, Naples : j'imagine.

J'entrevois, j'imagine surtout un réseau de correspondances qui vont bien au-delà de toutes ces lignes fictives (de fictions pures, cristaux de glace dans le bleu de l'aube, strictes et élégantes)(de fictions pures, celles que je crée, ou ai créées, et qui de toutes façons se défont, fondent maintenant et se dissolvent, balayées dans des vents de hautes altitudes, des jet-streams, et deviennent des flous dispersés, souvenirs imprécis à oublier absolument, et d'ailleurs je ne les vois plus (jusqu'à tout à l'heure où à nouveau, strictes et élégantes, ces vieilles histoires réapparaîtront, droites équarrissures, évidentes maintenant, dans cet immense ennui d'azur si vaste que, dans la peur du vertige, il faut bien se raccrocher à des nuages (ouf))).

J'en termine, il est temps, perdu dans les voiles de toiles, virtuelles peut-être, mais qui se tissent lentement et dont certains fils sont fragiles. Le dessin de l'arborescence est compliqué, instable aussi.

Ecrit dans un train, une ligne TGV, entre Paris et Genève.
Emmanuel Kraft.

 

 

 

 

 

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