Des terrasses, des belvédères, donc. Des balcons aussi, des bouts de jetée, des panoramas, bref, des points de vue. Voilà, des points de vue, des points où le regard se pose, où le regard a conscience de se poser. Une courte éternité à retenir absolument, un instant à figer dans le brouhaha précédent l’oubli.
D’où des collages vite faits, bâclés même, il y a sans doute des urgences dans la gestion de la mémoire qui panique, sachant qu’elle fonctionne mal. Et puis l’éternité est impatiente, alors vite fait, 3 bouts de papier, 2 traits sur des petits formats (15x10cm), un peu de colle.
Et c’est fait, passons à autre chose.

Ça pourrait être des cartes postales, ça irait bien avec le côté souvenir à tout prix de ces endroits standardisés, à fixer, obligé, c’est tellement essentiel. Dans les choix de José Estibal, il y a bien quelques lieux de ce genre : Louxor, Massada, Montmartre ou Marigo Bay, mais on trouve aussi le Col du Pain Bouchain, la rue de Vanves, le Pont du Diable, des endroits inconnus, même pas exotiques.
Voilà, c’est le bazar.
Et c’est ce que voudrait justement monter JE, un bazar. Un immense bazar, le bazar du monde, un truc incroyable. Et impossible, d’où une certaine désinvolture : dans ce vaste chantier faisons peu, juste de quoi en entretenir l’idée, c’est pas si mal, et arrange tout le monde. Surtout JE.

Pour accéder aux terrasses, il faut passer par un plan, ou une carte, on ne sait pas bien. Elle ressemble fort à d’autres déjà vues dans les travaux d’APM, entre autres celle de l’exposition précédente “Les perspectives aériennes”, auxquelles elle doit probablement pouvoir se superposer.
Elle est centrée cette fois sur un point, la Tour Matagrin, ce qui nous avance guère (qui connaît la Tour Matagrin ? 1009 m d’altitude, une ancienne borne napoléonienne, vue splendide, pas de parking, on finit à pied jusqu’au relais télé). On devine le reste vaguement réparti, comme d’habitude, selon l’axe traditionnel PLM (Paris-Lyon-Montélimar). Après, toute tentative pour retrouver une logique topographique est perdue d’avance, bien qu’il existe sûrement des intentions projectives.

Enfin, il a ce personnage, cette esquisse de silhouette, féminine, vue de dos, souvent. Sans regard donc, et JE dit que ça ne sert à rien de le montrer puisqu’il n’exprime rien, surtout rien, sauf peut-être son incompréhension. Et l’acceptation de cette incompréhension. Pure extase face au néant, et dans le dérisoire des tables d’orientation, l’ennui enfin assumé.
Mon Dieu.

Ecrit sur un balcon bruyant, avec vue sur le boulevard, vite, bousculé.
Emmanuel Kraft.