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La Nuélithe
Rousse
Rousse,
belle, anglaise. Une curiosité donc.
Que cette note du Roman Invisible (n° 543) puisse sappliquer
à notre Nuélithe rousse serait évidemment
trop simple, son auteur, Santo Rinaldi, sappliquant surtout au compliqué.
Malgré lui parfois.
Certains y ont vu une allusion à Die Sterry. Lhypothèse
sappuie sur la note précédente du roman (n° 542),
datée pour une fois (1956), et sur une supposée chronologie
temporaire de la numérotation. Naïf. Et puis si Die Sterry
est anglaise, belle, elle nest pas vraiment rousse. Pas mal brune,
même.
A cette époque ils voyageaient ensemble, Die Sterry voulait compléter
la collection de Rinaldi que lui considérait close. Sans doute
devait-il trouver dautres agréments à ces voyages,
parce que les cailloux peints
(voir la note suivante, N° 544
: un nuage de plus, lourd, le ciel sassombrit. Prémonitoire
: Rinaldi se sent, comme Simolni un siècle auparavant, embarqué
dans une histoire quil ne maîtrise plus du tout et qui linquiète.
Ils reviennent de Mexico avec une nouvelle pierre La Novalita rojiza,
ou Nuélithe rousse.
Une nuélhite bizarre : que le dessin ne soit pas lhabituel
dun nuage, mais une plume, passe encore : ce nest pas la première
fois que la métaphore plume/nuage est utilisée (ref. XI
& XII). Oublions aussi quelle nait rien de mexicain ou
de précolombien : une nuélithe est par définition
décalée par rapport à son environnement dinvention.
Non, surtout elle nest pas rousse, elle non plus.
Dans le labyrinthe de Mexico qui les a menés jusquà
la pierre, ils ont appris que son motif se retrouvait dans un tableau
flamand (passons ici sur les détails : on verra quils sont
bien encombrants dans cette affaire (disons juste quun bout du labyrinthe
a pu se superposer un moment à un réseau de fournisseurs
de diamantaires anversois (et là non plus ce nest pas la
première fois))).
Les voilà donc entre Bruges et Amsterdam, partout où saccumulent
peintures flamandes et hollandaises. Yen a de partout. Beaucoup.
Les recherches sont laborieuses, Rinaldi simpatiente, leur relation
devient orageuse.
Enfin, à La Haye, au Mauritshuis : un portrait de Van Dick, un
portrait de commande, comme tant dautres. Le genre est convenu,
mais cest du Van Dick, incroyable. Dans le peu daccessoires
du sobre général léventail que tient de sa
main gauche le modèle : un truc en plume dont le centre correspond
exactement au motif de la nuélithe que Rinaldi conserve dans sa
poche.
Si.
Pareil.
Celui de la nuélithe moins bien, mais pareil.
On imagine : Rinaldi, avec son caillou dans la main, vexé, cherchant
lerreur.
Mais non, pareil. Se retournant, apparemment fâché.
Le portrait est celui dAnna Wake, lépouse de Peeter
Stevens, commerçant anversois suffisamment riche et averti pour
se payer des toiles de Van Dick. Elle est anglaise. Rousse. Belle. Enfin
dune beauté plus énigmatique que les modèles
habituels de ce genre de peinture du nord. Cest ce quavait
remarqué Rinaldi, négligeant léventail (Du
vent dit dailleurs la note N° 544, dans ou double sens
peut-être, puisquil stoppe là le voyage et rentre seul
à Paris).
Anna Wake a les yeux tournés vers le spectateur, résolument.
Ou la spectatrice, en loccurrence Die Sterry qui revient jour après
jour scruter dans ce regard mélancolique, un signe, un message,
quelque chose.
Mais rien.
Rien jusquà ce quelle comprenne que ces yeux de peinture
ne la regardent pas elle, mais le tableau derrière elle et qui
leur fait face. Elle se retourne donc, et là, sur le mur opposé,
tout se complique : y est accroché un cabinet damateur,
lun des trois peints par Van Heacht, contemporain de Van Dick, qui
lui ne fait pas dans le sobre.
(Le genre cabinet damateur a tout pour plaire, a priori,
dans notre dhistoire, dans la surcharge de connotations et de double-sens
auxquels il renvoie. Trop dailleurs, épuisant dans lajout
de références la moindre tentative dinterprétation.
Dautant quà celui-ci se rajoute une autre histoire
illustrée par les personnages : celle du peintre Apelle, peignant
Campaspe, maîtresse dAlexandre dont il tombe amoureux. Un
thème rabâché de la Renaissance, où les peintres
en profitaient pour se mettre en scène et raconter leurs amours
à demi mots éclatants, en peignant leur maîtresse-modèle,
réelle ou convoitée. Dautant que dans la légende
initiale Alexandre cède Campaspe à Apelle.
Voilà : des détails et on séloigne du propos.)
Comme D.S. qui se concentre, cherche, examine toutes ces miniatures de
tableaux, reproduits impeccables.
Rien.
Elle revient de jour en jour.
Toujours rien. Pas un détail parlant. Pourtant cest rempli
de détails. Trop rempli : alors ce qui se voit, finalement, cest
un manque, à droite de la porte, un bout de mur vide, étonnant
dans cet amoncellement.
Le directeur du musée confirme, dit que oui, il y avait là
un tableau, recouvert par la suite. Il se réfère pour cela
à une copie de lépoque dun élève
du peintre, où figure à cet endroit une reproduction dune
toile curieusement octogonale. Dailleurs cette copie est dans les
réserves.
Si.
Le lendemain D.S. sen va (a-t-elle vu la copie ?), regagne Paris.
Elle y retrouve Rinaldi dans son appartement de la rue Bauchard. Qui lattend,
toujours de mauvaise humeur. Il lui montre une photo, celle dun
tableau, étonnant, octogonal.
Ah !
Cette fois cest elle qui se sent manipulée. À ses
interrogations sur quest-ce que fout là cette reproduction,
les réponses sont vagues. Il est question de hasard, des Açores,
dun type, R.T., qui reviendrait de Londres, dHampton Court
exactement. Bref Rinaldi sembrouille dans un amoncellement de détails,
auquel il faudrait, là encore, voir ce quil manque.
Elle est fatiguée.
Nous aussi.
Quand même, ce tableau : dun anonyme (mince), conservé
au Musée des Beaux-Arts de Lille, encore un autoportrait dun
peintre entouré dune collection de toiles. La composition
sappuie habilement sur loctogone du format. Au centre le regard
noir du peintre qui nous fixe, franchement. Il sest détourné
de son travail en cours : la peinture dun paysage très sombre
où se devine un château dans un ciel dramatique, dincendie
peut-être. À droite un tableau décroché, en
évidence : sûrement un leurre.

Parce que nimporte qui aurait cherché le nom du château
dans les détails là encore très nombreux des tableaux
du tableau, mais cette mise en abîme nen est juste quun,
dabîme. D.S. va au plus simple : puisque la nuélithe
est rousse, cherchons du roux, il doit bien finir par en avoir.
Alors Châteauroux ?, bof. Suze-la-Rousse, tiens, oui, cest
mieux,
Allons voir, ça changera des brumes nordiques et des humeurs maussades.
Passons encore sur les détails. Lessentiel : oui, il y a
là une pièce curieuse, octogonale, petite, une sorte décrin.
Pour nuélithe ?
À côté un aussi curieux salon bleu.
La piste semble bonne mais D.S. ne sen réjouit pas. Un pressentiment.
Une tristesse qui hante lhistoire. Elle revoit les deux regard qui
longtemps se sont fait face dans une salle glacée du Mauritshuis.
Elle se sent curieusement impliquée.
Des nuélithes Julliard disait quelles réenchantaient
le monde. Là pas du tout.
Jusque-là, D.S. les voyaient comme des émergences de dialogues
ininterrompus et intemporels, des bribes de conversations mystérieuses
qui le restaient tant quon sen tenait à ce quelles
laissaient voir : des curiosités décalées dans le
temps et lespace formant un réseau si étrange quil
pouvait rester dans le ludique, le léger.
Cétait oublier que dentrer dans le jeu impliquait dy
participer et manipuler une nuélithe revient à simmiscer
dans son histoire même. Ce nest pas la conversation qui change,
mais les protagonistes, doù lintemporalité des
pierres.
Rinaldi la senti depuis longtemps, le baroque des pierres, leur
instabilité spatiale, leur non-conformité à lenvironnement
immédiat, ne viennent pas delles, mais de ceux qui les approchent.
Cette fuite permanente colle trop bien à sa propre histoire. Ces
nuélithes, il pourrait même les inventer, ce quelles
disent cest ce quil dit, ou voudrait dire. Quil ne dit
pas. Quil tait comme il tait lincendie de son appartement
de la rue Bauchart.
À Suze, D.S. a compris. Compris aussi quil a compris. Elle
rentre chez elle, à Londres . Ou pas loin : à Hampton Court
exactement. Dans des brumes où les détails se brouillent.
Emmanuel KRAFT.
Montélimar, 2007
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